L’adjectif ultime… est-il le nec plus ultra ?

Quel est le sens exact de l’adjectif ultime ? Le marketing en raffole mais lui prête souvent le sens de l’anglais ultimate. Cet usage influence naturellement le langage courant. Dans quels cas ultime est-il légitime ? Il est temps d’examiner son ultimité.

Ultime, ultimate, ultimus

Ayant le sens de « final », de « der des ders », ultime n’admet ni comparatif ni superlatif : c’est déjà une sorte de superlatif puisqu’il qualifie ce qui vient en tout dernier – au sens temporel ou spatial (« le plus ultime », que l’on a parfois la surprise de rencontrer, est donc un pléonasme).

Ultimus

L’adjectif ultime est directement issu du latin ultimus qui est lui-même un superlatif, celui d’ulter, adjectif inusité. Ultimus a le sens de « le plus éloigné » au sens propre (dans l’espace) comme au sens figuré (dans le temps ou dans une succession d’éléments). C’est au sens figuré qu’ultimus signifie « du plus haut degré, le premier, le plus, grand, le plus élevé dans un classement » mais aussi « le dernier, le plus bas, le plus infime, qui occupe le dernier rang (comme dans « le dernier des imbéciles ») ».

Si l’on peut donc parler, par exemple, de l’ultime partie d’une démonstration, de l’ultime tour de piste avant l’arrivée d’une course ou de l’ultime épisode d’une série télévisée, il est abusif de parler de mascara ultime car ultime n’a pas conservé en français le sens figuré « intensif » d’ultimus, contrairement à ultimate en anglais…

Ultimate

Postérieur à ultime, ultimate vient d’ultimatus, un mot de latin médiéval issu du verbe ultimare (« toucher à sa fin »). Ultimate possède tous les sens d’ultimus  final, le plus lointain dans l’espace ou dans le temps, extrême, dernier cri, le meilleur de son genre, le plus abouti, suprême – et s’enorgueillit même d’un sens supplémentaire : celui de fondamental ou de profond.

Méfiez-vous de l’adjectif ultime

Ultime, superlatif à tout faire (malgré lui)

C’est bien entendu au sens qualitatif qu’ultimate est employé dans le domaine publicitaire, non seulement en anglais mais aussi en français, soit en anglais dans le texte, soit sous le déguisement d’ultime. Il s’agit alors d’un anglicisme, puisque l’on prête à un mot français (ultime) le sens d’un mot anglais (ultimate).

S’il est aussi prisé, c’est sans doute pour sa valeur superlative. On remarque en effet qu’ultime est souvent employé à tort en lieu et place de certains superlatifs :

  • superlatif de récent : on prête trop souvent à ultime le sens de dernier cri, dernier en date, dernier sorti », c’est-à-dire dernier à ce jour, dernier relatif, provisoire ; on retrouve certes là la notion de dernier dans le temps, mais c’est oublier qu’ultime a le sens de final, de dernier absolu, de celui après lequel il n’y a et n’y aura jamais plus rien, zilch, nada, conclusion, fin de l’histoire ;
  • superlatif qualitatif :ultime usurpe souvent le sens de suprême (« qui ne saurait être dépassé en qualité, en grandeur, en difficulté »), superlatif de supérieur, de même que l’adjectif supremus dont il est issu est le superlatif de superus (« qui est au-dessus, supérieur »).

Quand il sert de superlatif qualitatif, ultime signifie super au sens étymologique : supérieur aux autres, le produit « ultime » se classe au-dessus des autres, se démarque des autres, il « fait la différence », il est extra – c’est le nec plus ultra ! Hélas, le latin a moins la cote que l’anglais par les temps qui courent. Il est moins tendance et probablement moins vendeur. Une fois de plus, le choix de cet anglicisme est dicté par le besoin d’employer un jargon lui-même emblématique d’une mode.

Mais parfois, on fait d’ultime une épithète censée être à la fois un superlatif de récent et un superlatif qualitatif. Par exemple, le mascara ultime n’est pas celui qu’applique le thanatopracteur à un défunt, mais le dernier cri en matière de mascara, celui qui vient de sortir et tout à la fois celui qui se place tout là-haut, très au-dessus des autres, au sommet, le mascara suprême). La surenchère publicitaire a parfois quelque chose de ridicule à force d’extrémisme, d’hystérie, de superlatifs.

Ultime, épithète en embuscade

En français, le sens de certaines épithètes change en fonction de leur position par rapport au nom qu’elles qualifient. La position d’ultime, qui peut précéder ou suivre le nom dont il est l’épithète, n’est pas indifférente. Alors qu’il a presque toujours son vrai sens (celui de final) lorsqu’il est antéposé – position normale pour un adjectif ordinal – c’est lorsqu’il est postposé que le lecteur ou l’auditeur averti doit se méfier : il est alors très probable qu’il usurpe le sens d’ultimate.

Par exemple, dans le domaine sportif, la course ultime n’est pas (espérons-le) la dernière épreuve que dispute un athlète. On emploie ici ultime pour signifier que c’est la plus difficile, la plus exigeante, celle dont le niveau est le plus élevé. En revanche, l’ultime course d’un championnat met effectivement un point final aux épreuves.

Dans le cadre d’une stratégie marketing, conserver en anglais dans le texte l’adjectif ultimate ou le traduire par ultime postposé témoigne souvent de la volonté de choisir un terme « international » – à moins que ce choix ne soit dû à l’ignorance ou à l’incompétence d’un soi-disant traducteur. Ou plutôt, on se demande parfois si les mots ont encore un sens pour les publicitaires et autres créatifs, ou s’ils ne sont plus employés que pour leur puissance d’impact, leur grandiloquence flatteuse.

Conclusion

Si ultimate peut dans certains cas se traduire par ultime (et vice versa), ultime est trop souvent employé en français comme s’il possédait les autres sens d’ultimate. Il s’agit alors d’un anglicisme caractérisé, puisqu’on lui impose un sens anglais qu’il n’a pas en français.

Ce ne sont pourtant pas les qualificatifs qui manquent dans notre langue pour traduire correctement ultimate ou ne pas utiliser ultime à mauvais escient : tout dernier, dernier cri, ou encore parfait, suprême, insurpassable, absolu (ce qualificatif prisé des publicitaires fait, hélas, hiatus après mascara), idéal, extra (abréviation d’extraordinaire) et certains de ses synonymes (exceptionnel, extrême, sublime…) sans parler de nombreux superlatifs.

Enfin, si vous pensez que ce qui est dernier peut aussi être premier, je vous propose la lecture d’un article philosophique relativisant l’ultimité d’ultime tout en soulignant sa polysémie…

admin8600

Musicienne et traductrice de formation, amoureuse des mots depuis toujours, je suis venue à la rédaction et à l'écriture par le biais de la traduction.

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