L’adjectif compliqué… comme son nom l’indique

Compliqué ou difficile ?
(Image de Hebi B. sur Pixabay)

L’adjectif compliqué, omniprésent dans le langage quotidien, est un simplificateur pas si simple que ça

L’adjectif compliqué est devenu depuis quelque temps une sorte d’euphémisme servant à qualifier une tâche, une situation ou une perspective difficiles. Cette préférence marquée s’est installée au détriment de la précision et en dépit de la richesse de la langue française. D’où vient cette tendance à vouloir présenter comme compliqué ce qui est (simplement) difficile ?

Complexe, compliqué, difficile : un trio infernal

Pour être compliquée, une chose doit être à la fois complexe (i.e. constituée de nombreux éléments) et difficile (l’assemblage de ces éléments rend difficile à comprendre la chose en question). Autrement dit, si l’assemblage de ses nombreux éléments ne la rendait pas difficile à comprendre, cette chose serait simplement complexe.

Il y a quelques années encore, on observait un emploi abusif de complexe à la place de compliqué au sens de « difficile à cause de sa complication ». Or, une chose complexe n’est pas forcément compliquée : elle peut ne présenter aucune difficulté particulière de compréhension. L’usage a évolué et c’est actuellement compliqué qui est utilisé à la place de difficile ou, plus rarement, de complexe.

Il est vrai que la synonymie et l’antonymie de ces trois adjectifs viennent encore compliquer leur compréhension et leur usage. En effet :

  • compliqué a plusieurs synonymes possibles, dont complexe, et a pour antonymes clair et simple ;
  • difficile a plusieurs synonymes possibles, dont compliqué et complexe, et a pour antonymes facile et simple ;
  • complexe a plusieurs synonymes possibles, dont compliqué et difficile, et a pour antonymes clair et simple.

Ces trois adjectifs, reliés par des relations de synonymies et des antonymes communs, ont donc tous le pouvoir de signifier « pas simple ».

« C’est compliqué » : langage appauvri, sentiments simplifiés

Le langage actuel tend à délaisser les nombreux autres synonymes de ces trois adjectifs, ce qui concourt à son appauvrissement. De plus, difficile et complexe sont négligés au profit de compliqué, même pour qualifier une chose n’étant pas à la fois complexe et difficile à comprendre. (Nous ne nous intéresserons pas ici aux cas dans lesquels compliqué qualifie un être animé. La journaliste Alice Develey les détaille dans sa synthèse consacrée aux différents sens respectifs de compliqué, complexe et difficile).

Dans l’usage actuel, la notion de complexité est souvent évacuée du sens de l’adjectif compliqué : seule subsiste la dimension de difficulté. On dit d’une situation ou d’une perspective qu’elle est compliquée pour signifier :

  • qu’elle est difficile à comprendre, à expliquer, à analyser, bien qu’elle soit moins complexe qu’embrouillée, confuse (situation amoureuse), ou nébuleuse ;
  • ou qu’elle est difficile à vivre, à assumer (dure, délicate).

Compliqué semble donc être un adjectif polyvalent et global permettant de jeter un voile pudique sur nos sentiments ou de les simplifier.

Difficile à comprendre où difficile à vivre ?

Certes, la complication est souvent cause de difficulté. Mais l’usage abusif qui nous intéresse ici glisse de l’idée de complexe, c’est-à-dire de difficile à force de complexité difficile à comprendre, à appréhender, à expliquer, à analyser, etc. – à celle de difficile à vivre, à exécuter, à mener à bien. En évacuant la notion de complexité, qui est une des causes de la complication (compliqué parce que complexe), compliqué sert à dire une difficulté dont il est la conséquence : c’est « compliqué » parce que difficile à dire, à faire. En somme, il ne s’agit plus de la difficulté de compréhension inhérente à toute chose compliquée, mais d’une difficulté émotionnelle qui découle de la situation qualifiée de compliquée.

Quelques exemples de qualificatifs à substituer à l’adjectif compliqué

Des exemples quotidiens attestent de cette tendance. Sur Facebook, choisir « c’est compliqué » pour définir sa situation amoureuse signifie qu’elle est difficile à décrire (ne correspondant ni à la case « en couple » ni à la case « célibataire ») ou difficile à vivre. Est-elle indécise, tourmentée, trouble, confuse, délicate, inavouable, instable ou en cours d’évolution (etc.) ? Compliqué n’est peut-être ici qu’un euphémisme servant à rester dans le vague, cet avatar contemporain de la discrétion et de la pudeur.

Les choses sont un peu moins floues dans le domaine sportif. Prenons l’exemple de l’entraîneur d’une équipe de football qui déclare que son équipe est dans une situation compliquée car elle risque la relégation en raison de ses mauvais résultats de la saison. Il s’agit, en d’autres termes, d’une situation délicate, à la fois difficile à vivre (l’équipe est sur la sellette, condamnée à remporter les derniers matchs de la saison) et potentiellement dangereuse (des complications peuvent survenir) pour la survie du club si l’équipe est reléguée (il peut perdre une partie de ses soutiens financiers, de ses supporters). Bref, c’est non seulement une mauvaise passe, une situation difficile à vivre, mais une situation qui risque de s’aggraver, de se compliquer.

Ça se complique

En effet, dans l’usage actuel, « c’est compliqué » contient souvent l’idée d’une évolution potentielle, voire imminente : ça ne va pas être simple (litote), ça va se compliquer. On observe ici l’influence de la forme pronominale du verbe compliquer : quelque chose qui se complique, c’est quelque chose qui présente de nouvelles difficultés (de compréhension ou d’exécution). En somme, dans l’usage qui nous intéresse, l’adjectif compliqué usurpe le sens du participe passé du verbe pronominal se compliquer : « c’est compliqué » ne sert plus seulement à dire qu’une chose est compliquée, mais aussi qu’elle va se compliquer. C’est une façon de dire « c’est en train de se compliquer »… ce qui est justement le sens de « ça se complique ».

Au sens de « ça se complique », la formule « c’est compliqué » véhicule donc l’idée que la chose qualifiée de compliquée, si elle n’était pas encore difficile, va le devenir dans un futur proche. Des obstacles, des difficultés vont venir en gêner l’accomplissement.

Assurément problématique

Lorsqu’une situation se complique et que la réussite est incertaine, un autre adjectif que compliqué devrait s’imposer : l’adjectif problématique.

Par exemple, lors d’un match de rugby, lorsqu’un joueur portant le ballon est arrêté à quelques mètres des poteaux par toute la défense adverse et que le commentateur vous explique (au présent ou au futur) que « ça va être compliqué d’aller marquer cet essai », n’allez pas imaginer que le joueur en question va ourdir une stratégie complexe et difficile à saisir pour amener le ballon derrière la ligne (quoique…), mais plutôt que son équipe et lui vont en baver, que ça va être dur (difficile), parce que leurs adversaires vont lutter de toutes leurs forces pour les en empêcher, leur opposer toutes les résistances possibles et imaginables – bref, qu’ils vont leur compliquer la tâche (i.e. en accroître la difficulté d’exécution et non la complexité), la leur rendre plus difficile à accomplir, voire impossible (si possible…). Bref, la réussite de cet essai est douteuse : c’est un essai problématique, voire hasardeux.

Conclusion

Lorsque l’adjectif compliqué ne remplace pas tout bonnement problématique ou difficile (difficile à vivre, à faire ou à décrire, ou encore confus, instable, délicat, etc.), il prend la place de se compliquer, devenir compliqué, être sur le point de se compliquer. Or, être compliqué n’est pas synonyme de se compliquer ni de devenir compliqué. Au mieux, ç’en est le résultat.

Soyons moins vagues ! N’hésitons pas à diversifier notre vocabulaire en préférant à l’adjectif compliqué ses synonymes et ceux de complexe et de difficile. Songeons aussi que, bien souvent, il est plus juste de dire : « ça va se compliquer » ou « ça se complique ». Cette dernière formule n’est d’ailleurs pas plus longue à écrire ni à prononcer que « c’est compliqué », d’autant qu’elle peut se contracter à l’oral en « ça s’compliqu’ »… Est-ce vraiment si compliqué ?

Cet article a 2 commentaires

  1. Ce virus n’est hélas pas nouveau !
    Quoi qu’il en soit, la langue française peut nous procurer des outils pour lui résister.
    Comme j’ai tenté de le montrer dans cet article, de nombreux autres adjectifs sont à notre disposition pour lutter contre la contagion, moyennant un petit effort pour renoncer à la paresse intellectuelle et au mimétisme.
    Et puisque les virus sont à l’honneur ces temps-ci, sachez que je prépare un article sur « du coup ».

  2. Le « compliqué » n’est-il pas un nouveau virus pour lequel il n’existe aucun vaccin?

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